La photo en biographie

“A picture tells a thousand tales”. J’aime cette expression anglaise qui souligne la puissance des photos. En l’absence de témoignages directs, la photo, dans bien des cas, inspire le récit. C’est une consigne que je donne aux personnes que je rencontre pour l’écriture de leur biographie. Il vous manque des souvenirs ? Sortez vos photos !

Prenons celle-ci par exemple, récemment restaurée par Jessica Bordeau, que je remercie. C’est celle de mes grands-parents paternels et de leur premier fils, Georges. Elle a été prise en Pologne orientale, en 1922, lorsque les frontières du pays s’étendaient jusqu’à l’actuelle Lituanie, Biélorussie, et Ukraine. Je n’ai connu aucune des personnes sur cette photo de leur vivant. Pourtant, je m’en sens proche. Des bribes de leur histoire prennent chair grâce aux anecdotes transmises par mon père, et grâce à mes recherches.

Au centre, mon grand-père Joseph, chef de police et vétéran de la Première Guerre mondiale. En récompense, l’armée polonaise lui offre des terres en Kresy, à l’est du pays. Il accepte, quitte sa famille et son village natal non loin de Varsovie, et s’installe. C’est ici qu’il rencontre Stanislawa, ma grand-mère, fille d’industriel, qu’il épouse. Très vite, le couple a un premier fils, Georges. Cezary, mon père, naîtra treize ans plus tard.

Départ vers l’inconnu

Suit ensuite l’histoire dramatique que va vivre cette famille pendant la Deuxième Guerre mondiale : leur déportation en Sibérie, leur traversée vers l’Iran, le Liban et l’Egypte avant d’arriver après la guerre en Angleterre. La mort de Georges en tant que résistant. De nombreuses années de séparation pour ce couple – mon grand-père dans un goulag, ma grand-mère chez des Russes qui ont bien vouloir l’accueillir. La faim, le froid, l’angoisse, l’inconnu…

Cette photo est la seule que nous avons de mes grands-parents avant ces épreuves. Je les découvre jeunes, sans traits d’inquiétude autour des yeux, sereins. Je les imagine pendant cette période d’insouciance organiser de grands dîners à la maison et se balader en voiture, une rareté pour l’époque. Je les entends se disputer au sujet de l’argent, comme le racontait mon père. Et puis, je cherche dans le regard de ma grand-mère la force dont on m’a tant parlé. J’essaie de mieux comprendre ce grand-père discret et si énigmatique, à travers son attitude, la forme de son visage, et sa posture. Je m’entends demander tout bas à Georges : comment es-tu mort ? À quel endroit ? Dans quelles conditions ? J’imagine son arrestation et ensuite, la probable fusillade. Pourquoi n’as-tu laissé aucune trace ? Grand-père, pourquoi as-tu attendu huit ans avant d’annoncer la mort de Georges à ta femme ?

Les questions, même sans réponses, font partie de l’histoire d’une famille et permettent de construire un récit.

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